Comment vaincre la peur de tomber en escalade? On en parle avec le Dr Guido D'Acuti.

Le sujet de l'escalade et de la peur de tomber, de se blesser, de ne pas être à la hauteur de nos attentes est toujours très chargé de doutes et d'expériences personnelles aux mille facettes. Il est normal de ressentir un grand désir de recevoir des conseils sur la façon de "dépasser" cette peur. Il y a quelques semaines, on a abordé le sujet avec le Dr Guido D'Acuti, qui, en plus d'être un grimpeur est un psychologue et psychothérapeute avec une vaste connaissance de l'anxiété et de la peur.

 

 

Après les questions ouvertes sur notre chaîne Instagram, où on a reçu de nombreuses demandes sur la façon de surmonter dans la pratique la peur qui amène à rester bloqué, nous nous sommes rendus compte qu'il était nécessaire d'aller encore plus en profondeur sur ce sujet.

 

 

Drew Smith Patagonia

 

 

Bonjour Dr. D'Acuti ! Les questions ouvertes ont eu un fort dénominateur commun : la peur en tant qu'état émotionnel, "le plus répandu" en escalade. Est-il correct de dire qu'il existe deux "branches", à savoir les peurs pratiques (comme celles liées aux nœuds, au matériel et aux erreurs qu'on peut commettre) et les peurs plus "intangibles" telles que tomber, se faire mal ou bien pire?

 

Comme toujours, merci à vous pour la possibilité de diffuser quelques concepts psychologiques, fondamentaux concernant la discipline de l'escalade. Un cher ami grimpeur affirme que le mental joue un rôle fondamental dans ce sport. Et je suis entièrement d'accord. Je suis expert en peur pathologique, traitant ce type de trouble psychologique depuis environ dix ans.

 

 

En fait, plus que des "branches", je les définirais comme différents types de sensations, toutes liées à la peur. Dans un cas, il s'agit de la peur de perdre le contrôle, tandis que dans l'autre, il s'agit de la peur de mourir. Ce sont ces deux sensations principales qui peuvent être associées à la panique et à l'anxiété intense. La recherche obsessionnelle de maîtrise, liée par exemple aux nœuds ou à une vérification excessive du matériel, peut paradoxalement nous faire perdre le contrôle et générer des états d'anxiété et de tension.

 

 

Je ne veux pas dire que nous ne devons pas effectuer des contrôles minutieux, mais plutôt, que nous devons en faire un moment de "gestion" de la situation. C'est la perception qui fait la différence, les façons dont nous abordons ces moments. La peur de tomber peut être liée soit à la peur dans un sens large (nous volons et ce n'est pas quelque chose de normal et naturel, même si la corde nous met en totale sécurité), soit à la peur de mourir. Une peur, comme déjà décrite dans notre entrevue, qui est irrationnelle. Parce que si nous sommes correctement en sécurité, rien ne peut nous arriver, au pire nous pouvons nous blesser ou se faire une contusion.

 

 

Se laisser submerger et emporter par ces sensations irrationnelles (perdre le contrôle ou avoir peur de mourir) risque de nous conduire à un échec. Transformer cette peur en une ressource est essentiel, car cela peut nous aider à nous dépasser.

 

 

Ian Dzilenski_Connor Herson_Meltdown_07098

 

 

En ce qui concerne les peurs les plus vérifiables, telles que la crainte d'un nœud mal fait ou d'un nouvel équipement que nous n'avons jamais utilisé, est-ce que cela a du sens d'établir et de suivre une routine qui nous donne confiance?

 

La routine est fondamentale. L'important est de ne pas la transformer en "obsession". L'obsession est un besoin de contrôle qui s'exprime également à travers des formes rituelles et répétitives. Bien sûr, avant de commencer une voie, il est extrêmement important d'effectuer tous les contrôles nécessaires. Cependant, l'une des grandes problématiques dans le monde du sport et de l'escalade est que souvent le contrôle se transforme en fixation obsessionnelle. Répéter à plusieurs reprises des rituels préventifs entrave notre esprit et nous conduit à entrer dans des cercles vicieux particulièrement inhibiteurs.

 

 

Le problème n'est pas tant le contrôle en soi que la répétition, c'est-à-dire la compulsion. Répéter plusieurs fois devient "le" problème, le doute peut donc persister et notre performance risque d'en souffrir. Je recommande souvent d'effectuer un seul "contrôle parfait", c'est-à-dire un seul contrôle mais fait vraiment bien, de manière scrupuleuse et attentive.

 

 

Parlons de la peur paralysante : j'ai le renvoi sous les pieds, je n'arrive pas à désescalader et je ne peux pas aller plus loin. Dans l'article précédent, vous nous avez conseillé de plonger encore plus profondément dans l'anxiété. Bien que chacun de nous réagisse différemment, comment pouvons-nous surmonter le moment où nous sommes complètement bloqués ?

 

Bien sûr, j'ai moi aussi peur parfois, mais je ne me laisse pas submerger. Je respire profondément, je plonge rapidement dans ces sensations sans les laisser prendre le dessus, je nettoie mon esprit et j'affronte la paroi. Je pratique mentalement le geste et je prévois de voler. Puis, quand je commence à escalader, mon corps réagit et je continue. Si je tombe (ce qui m'arrive parfois), j'évacue l'adrénaline.

 

 

L'image paradoxale est celle de "rajouter du bois pour éteindre le feu". Plus nous rajoutons de bois et plus (paradoxalement) le feu s'éteint, car il ne trouve plus d'oxygène. La même chose se produit avec la peur, plus je plonge dans la peur, même pendant quelques secondes, et plus elle disparaît. Bien évidemment, dans mes parcours de thérapie, il y a un entraînement précis qui permet d'apprendre à gérer la peur dans les moments les plus difficiles.

 

 

Drew Smith Black Diamond

 

 

De nombreux grimpeurs ont déjà fait "un pas en avant", en réalisant que penser à tomber, à faire une erreur ou à ne pas y arriver peut "aggraver plutôt qu'améliorer notre situation pendant que nous grimpons." Avez-vous des techniques pour arrêter ce flux de pensées qui nous distrait et qui finit souvent par nous faire tomber?

 

Dans un article précédent, nous avons conseillé d'arrêter de répondre aux doutes liés au vol. Aujourd'hui, je voudrais conseiller de concentrer ses pensées pendant cinq minutes avant de commencer la voie. Avant de grimper, pendant que vous vous préparez en mettant vos chaussons et en faisant le nœud, essayez de rechercher volontairement ces pensées qui vous arrivent généralement de manière inattendue sur le mur. Je ne veux pas vous dire ce qui pourrait se produire, essayez-le et écrivez-nous en privé!

 

 

En partant des questions ouvertes de la semaine dernière, il nous a semblé que les falaisistes étaient souvent confrontés à des peurs liées aux situations dangereuses, tandis que les bloqueurs étaient plus concernés par les thèmes de "la peur de ne pas être à la hauteur", "la peur de réussir moins bien que les autres" et "la frustration sur un passage qu'ils ne réussissent pas". Avez-vous une solution pour ce type d'état émotionnel qui peut également amener à renoncer à grimper dans des situations bondées où l'on ne se sent pas "en sécurité comme à la maison" ?

 

La peur de ne pas être à la hauteur et celle du jugement des autres est un problème présent dans toute situation d'"évaluation". La meilleure ou la pire performance en escalade peut dépendre de nombreux facteurs, cependant, quand il y a d'autres personnes autour de nous, nous pourrions aussi nous sentir mal à l'aise. Comme décrit précédemment, la peur de ne pas être à la hauteur peut devenir limitante. J'aime conseiller de "faire des erreurs, faire des erreurs et encore faire des erreurs", car c'est ainsi qu'on peut grandir, en escalade comme dans la vie !

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